Notre diagonale des fous [Survivrons-nous ? Épisode 13]

Partagez ça !
  • 20
  •  
  •  
  •  
  •  

Notre diagonale des fous [Survivrons-nous ? Épisode 13]
5 (100%) 1 vote

On y est ! Le départ de cette diagonale des fous était énorme. Une foule indescriptible. Une ferveur sans commune mesure dans les rues de Saint Pierre, pour une heure si tardive. Pendant 5 kilomètres, les spectateurs de tous ages tendent les bras pour nous taper dans la main. Un moment fort en émotions.

Mais maintenant nous sommes dans les champs de canne à sucre, le peloton s’est étiré et la ferveur est retombée. Le premier objectif, c’est le domaine de Vidot, au kilomètre 15. C’est un point sensible, car c’est là que les embouteillages se produisent chaque année. Alors on a prévu suffisamment d’eau pour passer sans s’arrêter.

Des bouchons au Domaine de Vidot

Le ravitaillement au Domaine de Vidot se passe sans encombre, à notre grande surprise. Après 50 mètres on décide de faire notre première pose dans l’herbe, pour manger un bout de sandwich. Beaucoup de coureurs ont l’air en panique, pressés de repartir, mais nous on est serein, car l’organisateur a promis qu’il n’y aurait pas d’embouteillage cette année, à la faveur d’une modification de parcours dans ce secteur.

Seulement, dès que nous repartons après une dizaine de minutes, nous entrons dans un « single », et les ennuis commencent. Et c’est pendant 1 h 30 min que nous sommes contraints d’avancer au pas, quand on avance… L’organisation avait pourtant promis qu’il n’y aurait pas de « bouchon » cette année.

De l’avance à Notre dame de la Paix

Malgré trois quarts d’heure de perdus dans la bataille, nous rallions le ravitaillement de Notre Dame de la Paix avec 1 h 45 min d’avance sur la barrière horaire. La forme est bonne, la nuit a peu d’effet sur nous. Je n’ai aucune idée de l’avance qu’il conviendrait d’avoir à ce point, mais nous n’avons pas les barrières aux fesses, contrairement à nos deux trails de préparation. C’est déjà ça !

Stéphanie se contente de ravitailler avec de la soupe, car sa digestion est difficile. C’est une mauvaise nouvelle, mais on s’y attendait un peu. Et les conséquences sont déjà là, avec des baisses d’énergie entre chaque ravitaillement.

Aux premières lueurs du jour nous sommes sur les contreforts du volcan, au niveau de La Plaine des Cafres. Le froid nous tenaille. Il ne fait que 8 degré, et avec le vent, nous avons l’impression de monter le puy de Sancy !

Le froid au Belvédère de Nez de bœuf

A l’arrivée sur l’air de Nez de Bœuf, le jour est franchement levé, mais le froid est toujours là. Le vent s’est calmé, mais maintenant il pleut. La soupe s’invite au menu de notre petit déjeuner. J’enlève les vermicelles dans celle de Stef car elle ne les digère pas…

Avec 2 heures d’avance, on a l’intention de ne pas nous éterniser. Mais le temps de remplir les flasques, d’ingurgiter quelques boissons chaudes, et on a vite fait de passer 20 minutes à l’arrêt. Après quoi nous reprenons la direction de la plaine des Cafres, en cherchant notre équilibre sur les pierres mouillées, sur les premiers kilomètres.

Une pause à Mare à boue

La descente dans les pâturages de la plaine des Cafres est un moment agréable, surtout que le soleil commence à pointer le bout de son nez. Le moral est au beau fixe, mais la lassitude commence à gagner les jambes. Sur les portions de route bétonnée nous choisissons de marcher. A la faveur de quoi notre copain Rémy, que l’on croyait loin devant, nous rattrape à l’approche du ravitaillement. Et c’est ensemble que nous pointons à Mare à Boue, avec toujours un peu plus de 2 heures d’avance.

Remy n’arrive pas à garder ce qu’il mange, Stéphanie ne mange presque rien. Je décide donc de faire une pause plus longue que prévue, en espérant que cela aura un effet favorable sur leurs systèmes digestifs. Je refais le plein, je leur apporte du poulet grillé, et j’en profite pour remettre de la crème sur nos pieds. On prend au moins trois quarts d’heure, mais nous savons que ce qui arrive demandera beaucoup l’énergie. Était-ce la bonne stratégie ? Sans doute que non avec le recul… Nous redécollons avec à peine 1h15 de marge sur la barrière horaire.

Le Coteau Kervegen catastrophe

Putain, c’est interminable ! La boue empêche Stef de bien s’exprimer en montée, son point fort pourtant. Avec ses baisses de glycémie, les pauses se multiplient, et l’allure baisse irrémédiablement. Cela fait 3 heures que nous avons entamé la montée du coteau Kerveguen, et on n’en voit toujours pas le bout. Le brouillard masque maintenant le soleil, et l’inquiétude commence à s’insinuer dans mon esprit. La sévère descente du coteau Kerveguen n’est pas plus brillante, et il nous faut 1h30 pour arriver en bas, au pointage de Mare à Joseph. Notre avance a fondue au soleil. On décide alors de courir jusqu’à Cilaos pour combler un peu de retard.

Je me rappelle qu’il y a une ravine à franchir juste avant Cilaos, mais quand j’arrive au bord de celle-ci, je me rend compte qu’elle est bien plus profonde que dans mes souvenirs et qu’il va valoir du temps pour la franchir. A partir de là, le temps est notre ennemi. Et les autres aussi. En effet, les compagnons de route que nous côtoyons à ce stade de la course sont tous dans une mauvaise dynamique. Certains ont déjà prévu abandonner à Cilaos. D’autres sont partant mais pessimistes sur nos chances de pouvoir atteindre le sentier du Taïbit dans les délais. Et c’est dans cet état d’esprit que nous pointons au stade de Cilaos avec seulement une heure d’avance sur la barrière horaire.

De gros doutes à Cilaos

Nous pointons. On abandonne l’idée de se doucher, et on file manger des pâtes et du poulet avant de rejoindre nos proches. Remy nous annonce qu’il rend son dossard pour prendre la navette de 18h. Un autre raider, Williams, nous dissuade de repartir. Il dit que nous risquons de nous faire arrêter par la barrière de Marla, avec l’obligation de devoir ressortir de Mafate à pied, en pleine nuit. On commence à se faire à l’idée de rendre le dossard, et nous allons annoncer ça à notre assistance, la mort dans l’âme.

Mais la réaction de nos proches est celle que l’on peut attendre d’une bonne assistance ! Malgré la perte de temps à tergiverser, ils sont unanimes sur le fait qu’il faut tenter de repartir. Ils voient bien que nous n’avons aucune douleur particulière, que la forme est là. L’heure est à la remobilisation, et on prend le temps de refaire les sacs.

Le but est de repartir pour traverser « Bras Rouge » et passer la barrière au pied du Sentier du Taïbit. Nous avons moins de 2 heures pour y arriver. Si nous échouons, il y a un accès voiture pour venir nous récupérer. Nous repartons donc alors que le poste de Cilaos est fermé depuis quelques minutes, mais nous sommes regonflés à bloc.

 

Voir cette publication sur Instagram

 

Sentiments métissés après ces 90 premiers km et 6000 D+ de la Diagonale. Arrêtés par la barrière horaire à « sentier scout », c’est évidemment la déception qui domine. Mais il y a de nombreux points encourageants : – nous n’avons pas de blessure ✅ – nous n’avons pas d’ampoule ✅ – nous n’avons pas eu de crampe ✅ – Stef à fait preuve d’une grande détermination tout le long ✅ Mais il nous fallait une bonne heure d’avance supplémentaire à Cilaos pour passer : – partir plus devant pour éviter les 45′ de perdues dans les bouchons après le domaine de Vidot ❌ – Trouver les solutions pour que Steph puisse s’alimenter plus et éviter les multiples baisses de glycémie ❌ – Faire du gainage pour mieux descendre Les 800 D- de Kergeven ❌ Malgré tout, la préparation et ce « semi raid » auront été une belle aventure de couple. Je suis fière de ma chérie ❤️ #diagonaledesfous #courirencouple #partage #grandraidreunion #nofinisher #reunionisland #reunionileintense #courircommeunpro #barrierehoraire #sentierscout #instarunfrance #ultratrail #hokaoneone #gorewear #oxitis #garminforerunner235 #mulbar #compressportfrance #epitactsport

Une publication partagée par 🏃🏻Courir Comme Un Pro .fr (@syl_runrun) le

La grande forme dans le col du Taïbit

La descente dans Bras Rouge, à la tombée du jour, est un bonheur. Les sensations sont bonnes, même si j’ai quelques hallucinations visuelles. La première moitié de la remontée vers le Taïbit se passe également bien. Maintenant il fait nuit, et nous pointons au poste « Sentier du Taïbit » avec 25 minutes d’avance ! A ce poste, la quasi totalité des coureurs sont en train d’abandonner. Ils ne parlent que de bus et de co-voiturage pour redescendre sur la côte. Vite, fuyons ! Je fais le plein, je mange un peu de pain et de fromage, et nous attaquons l’ascension vers le col du Taïbit. Derrière nous, aucune lumière. Visiblement, nous sommes les derniers à nous engager dans le sentier… Mais nous ne sommes pas les derniers à arriver en haut ! Stef fait une super montée vers le col. Malgré la nuit, malgré la pluie qui tombe abondamment maintenant, nous doublons des coureurs en difficulté. Il y a une raideuse en pleine conversation avec sa lampe frontale, d’autres dorment enroulés dans leur couverture de survie, ou somnolent assis sur un rocher.

Le passage à la tisanerie de l’ilet des Salazes ne nous fait aucun bien. Tout le monde fait la gueule, il pleut. Alors nous prenons une tasse de tisane chaude et nous levons le camp rapidement, avant de refroidir.

Le passage au col est tout aussi rapide. Avec le vent et l’humidité, il vaut mieux basculer et attaquer à descente. Contrairement à ce qu’elle craignait, celle-ci se passe bien, et nous pointons à l’école de Marla avec toujours 25 minutes d’avance sur la barrière horaire.

Un petit somme à Marla

Arrivés à Marla, nous mangeons du poulet et nous nous renseignons sur la distance à couvrir pour le prochain pointage. Il y a environ 8 kilomètres de 400 m de dénivelé positif pour franchir le col des Bœufs et rejoindre la plaine de Merle. Mais mes hallucinations se sont amplifiées, et j’ai le besoin de dormir un peu avant de replonger dans la nuit. Une tente, 2 couvertures et 15 minutes auront suffit à me ressourcer. Mais nous avons de nouveau perdu du temps, car nous repartons à 23h40, alors que le poste de Marla est déjà fermé.

Le piège de la Plaine des merles

Cette portion était simple sur le papier, mais Steph est maintenant dans le dur. Le manque de sommeil sans doute. Son esprit divague un peu, elle ne comprend pas la topographie des lieux. « Pourquoi faut-il grimper pour accéder à une plaine !? ». Le rythme est lent parmi les rondins qui sont sensés aménager le chemin. Les pauses sont nombreuses, et quand on lève les yeux, nous voyons le serpentin des lampes de ceux qui nous précèdent. Ce col des bœufs est interminable.

Et comme souvent, tout bascule en quelques minutes. Une fois en haut, un coureur nous indique qu’il reste 3 kilomètres de route forestière pour arriver au ravito. Il nous reste 25 minutes pour y arriver : nous relevons le défi. Et nous voilà partis à courir non-stop pour finalement arriver dans les temps à la plaine des Merles. Mais ce poste n’est pas un pointage pour nous. Il s’agit seulement d’un ravitaillement. Le pointage est près de trois kilomètres plus loin, au bout d’un chemin plus technique que celui que nous venons d’emprunter. Il nous faut pointer à « Sentier Scout » dans moins de 30 minutes et le dilemme est cruel. Faut-il manger et se réchauffer ? Ou repartir immédiatement pour gagner du temps ?

Nous choisissons quand même de prendre une soupe, car c’est quasiment la seule source d’énergie pour Stef. Et au moment où nous repartons j’ai le sentiment que c’est notre dernier baroud d’honneur. Car c’est long, trois kilomètres dans la nuit, après 29 heures de course. Je regarde ma montre toutes les deux minutes. Trois heures du matin vont bientôt sonner, et aucune lumière en vue. Stef aussi commence à comprendre… Par moment, je me prends à espérer qu’ils seront souples au pointage, et qu’ils accepteront de nous laisser repartir.

Fin de l’aventure à « Sentier Scout »

C’est à 3h10 que nous arrivons à la tente de pointage. Mais nous ne pointons pas, car le bénévole nous demande gentiment de rendre nos dossards. Nous sommes hors délai. L’émotion est grande. La déception est immense. Et nous voilà aux confins du cirque de Mafate et de Salazie, trempés, sans tente pour se mettre à l’abri, sans boisson chaude pour se réchauffer. Une belle galère qui commence alors, mais c’est une autre histoire.

Au delà de la déception de ne pas avoir pu finir, il y a néanmoins quelques satisfactions. Les 90 kilomètres parcourus et les presque 6000 mètres de dénivelé sont un record pour Stéphanie. Les 29 heures de courses également. De plus, les deux nuits blanches n’ont posé aucun problème particulier. Il y a également la satisfaction de ne pas avoir souffert physiquement. Nous avons bien géré nos faiblesses musculaires et articulaires, la préparation des pieds a été bonne. Mais notre allure était insuffisante, tout simplement. Nous savions que nous étions juste, et nous nous sommes laissé entraver par quelques pertes de temps qui étaient évitables. C’est ce qui accentue la frustration, car il y avait largement moyen de sortir de Mafate, au moins…

En même temps, le défi était de taille. N’est-ce pas ce qui fait l’essence d’un défi ? Nous sommes contraint de constater que 9 mois d’expérience en trail, et plus généralement en endurance, est insuffisante pour un niveau de départ modeste ! Malgré tout, nous ne regrettons rien, car ces neuf mois de préparation ont été riches en émotions et en découvertes. Confusius n’aurait-il pas dit que « Le Bonheur ne se trouve pas au sommet de la montagne, mais dans la façon de la gravir » ?


Partagez ça !
  • 20
  •  
  •  
  •  
  •  
  • 20
    Partages